DAECH DÉVOILÉ

L’OBS , numéro 2626, du 5 au 11 mars 2015

Pour l’historien Pierre-Jean Luizard, l’Etat islamique est le fruit de deux erreurs de l’Occident : le tracé des frontières en 1920 et l’invasion américaine en 2003

SARA DANIEL

Tétanisés par la barbarie de l’Etat islamique, l’Occident et ses commentateurs se contentent souvent de contempler avec effarement les nombreuses exactions du groupe terroriste. Dans un essai limpide de moins de deux cents pages, d’une érudition remarquable, Pierre-Jean Luizard, chercheur de « terrain », sans conteste le plus grand spécialiste français de l’Irak, restitue la complexité de la nature de Daech occultée par les décapitations. Non, l’organisation n’est pas née spontanément après la prise de Mossoul en juin 2014 mais s’inscrit bien dans le contexte politique et historique de la région. Oui, son incroyable succès est le fruit de son intelligence stratégique. Qui est cet ennemi qui est en train de changer le Moyen- Orient tel que nous l’avions connu ? Un ennemi que nous ne savons pas combattre parce que nous avons oublié les leçons de l’histoire. C’est à ce décryptage dense et passionnant que nous invite Luizard.

La première force de l’Etat islamique, montre le chercheur, c’est sa capacité à surfer sur le désespoir des Arabes sunnites qui ont réalisé qu’ils n’intégreraient jamais les gouvernements mis en place en Irak depuis l’occupation du pays par les Etats-Unis en 2003. En 2011, portés par la vague des « printemps arabes », ils manifestent pacifiquement contre le Premier ministre chiite Nouri al-Maliki. La répression est impitoyable. Elle permet à Daech de prendre Falouja en janvier 2014 puis Mossoul, Tikrit, et, à l’ouest, la majeure partie de la province d’Al-Anbar, en juin 2014. L’armée irakienne, minée par la corruption, se dissout et l’Etat islamique s’empare de pans entiers du pays. Il se dirige vers Bagdad, en juin, mais l’alliance des Kurdes, de l’armée irakienne et des milices chiites arrête sa progression.

Deuxième coup de maître. Daech, comprenant qu’il ne pourrait pas conquérir Bagdad, entame sa seconde phase d’extension : celle de l’effacement des frontières, créations coloniales issues en 1920 du démembrement de l’Empire ottoman. Il y a un siècle, les Britanniques avaient promis d’accorder aux Arabes s’ils se révoltaient contre l’Empire ottoman un royaume unifié. Il n’a jamais vu le jour. L’Etat islamique veut réparer cette trahison. Car l’Etat islamique est bien un Etat en devenir avec des divisions administratives, des juges religieux et une police. Mais tout se passe comme si les Occidentaux n’avaient pas pris la mesure de ce nouveau « grand jeu » régional. A la clairvoyance stratégique de l’EI, ils n’opposent qu’une tactique dépassée de contre-offensive militaire limitée qui s’appuie au sol sur les premiers responsables de l’éclatement de l’Etat irakien. Ils sont tombés dans le « piège de Daech». Terrifiant.

Directeur de recherche au CNRS, PIERRE-JEAN LUIZARD est historien et spécialiste du Moyen-Orient. Il a écrit plusieurs livres sur l’histoire de l’Irak. Il vient de publier à La Découverte : « le Piège Daech. L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire».

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